Qu’est-ce qu’un diagnostic ?
Le terme vient du grec ancien diagnôstikos (διαγνωστικός), qui signifie « capable de discerner« . C’est l’art de « voir à travers » l’apparence pour trouver une cause réelle.
Le diagnostic est une forme de décodage. Celui qui pose le diagnostic utilise la gnôsis (la connaissance) pour relier des points de dysfonctionnement ou d’équilibre et identifier l’entité invisible qui les provoque.
Il s’agit de transformer une observation passive en une compréhension active :
- Le recueil (sémiologie) : identifier les signes isolés.
- L’inférence : créer des ponts logiques entre ces signes grâce à l’expérience et au savoir.
- La synthèse (diagnostic) : nommer « l’entité invisible » (la cause) pour pouvoir agir dessus.
Si gnôsis signifie strictement connaissance (le savoir, l’acte d’apprendre à connaître), l’inférence est l’analyse permettant de créer des ponts logiques entre ces signes en combinant la déduction et le savoir.
Le génie du diagnosticien réside souvent dans sa capacité à regarder des données que tout le monde a sous les yeux mais à utiliser sa gnôsis pour en tirer une conclusion invisible pour les autres. Mais encore aller produire des données que personne n’avait encore songé à débusquer. Le diagnosticien est donc autant un enquêteur (qui fouille et génère la donnée) qu’un traducteur (qui donne du sens à cette donnée).
De manière beaucoup plus simple et pragmatique, le diagnostic est l’art de reconnaitre une cause, une récurrence (un « patern« ), une source de dysfonctionnement. Le diagnosticien (quel que soit le corps de métier) doit alors avoir à sa disposition une vaste trousse à outils pour faire face au plus grand nombre de situations. Mais encore il doit être capable de s’entourer ou de faire appel au plus grand nombre de spécialités lorsque la cause lui échappe.
Les différents types de diagnostics
L’Analyse des Besoins Sociaux (ABS)
L’Analyse des Besoins Sociaux (ABS) est un diagnostic territorial prévu par l’article L.123-5 du Code de l’action sociale et des familles. Chaque Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) des communes de plus de 1 500 habitants doit procéder à une analyse des besoins sociaux de sa population, actualisée par un diagnostic sociodémographique présenté au cours de l’année civile suivant le renouvellement du conseil municipal (soit en 2027 pour les élections de 2026) »Aucune sanction n’est prévue en cas de non-réalisation.
Le cadre légal ne définit ni méthode, ni contenu obligatoire, ni dispositif de financement dédié. Dans la pratique, les CCAS mobilisent des approches variables : exploitation de données statistiques (INSEE, CAF, Pôle emploi), enquêtes qualitatives auprès des habitants et des travailleurs sociaux, consultation des partenaires locaux (associations, services départementaux, bailleurs sociaux).
L’ABS vise à identifier les besoins sociaux du territoire et à orienter la programmation d’actions du CCAS pour la durée du mandat municipal. Son usage effectif dépend des capacités techniques du CCAS, des moyens financiers disponibles, et de la volonté politique de l’équipe municipale de s’appuyer sur ce diagnostic. »
Ressources :
Exemples d’Analyses des Besoins Sociaux :
- ANALYSE DES BESOINS SOCIAUX, CCAS Besançon, 2024
Besançon propose un focus thématique annuel (vieillissement en 2024) autour de 5 thématiques structur.antes : contexte socio-économique, démographie, revenus, habitat, santé/prévention
- L’ABS en pratique – Guide méthodologique UNCCAS
L’UNCCAS propose un déroulé opérationnel en 5 étapes : cadrage (ambitions, moyens, pilotage), portrait sociodémographique (collecte de données, analyse partagée, croisement besoins/offre), valorisation (rapport, présentation au conseil d’administration), plan d’actions (orientations prioritaires, analyses thématiques complémentaires), veille et évaluation (suivi, actualisation continue).
Analyse des Besoins Sociaux : évolutions méthodologiques et limites structurelles
Le décret de 2016 a fait passer l’Analyse des Besoins Sociaux d’une obligation annuelle souvent vécue comme une contrainte administrative à une démarche stratégique par mandature. Avec le passage d’une observation statistique descriptive, par silot, à un voeu d’intelligence territoriale partagée, capable d’orienter les décisions politiques. Ce changement de paradigme transforme l’ABS en un diagnostic de début de mandat afin de permettre aux élus de définir une feuille de route sociale pour les six années à venir.
Une tendance est l’utilisation de plateformes numériques et du SIG. Des outils comme Hublot ou Geoptis permettent aux CCAS d’accéder à 1 500 indicateurs actualisés en temps réel, croisant des sources variées : Insee, Filosofi, Pôle Emploi, Cnaf, Cnam, voire des données postales anonymisées pour suivre les flux migratoires. L’approche prospective proposée par certains prestataires comme Le Compas permet d’étendre les courbes démographiques jusqu’en 2032, afin d’aider les élus à anticiper les besoins en infrastructures. Parallèlement à cette technicisation, une tendance inverse peut se déployer : un retour au terrain et une démarche participative.
L’ABS est devenue un document socle pour de nombreux contrats territoriaux. Elle alimente les Conventions Territoriales Globales (CTG) avec la CAF, les Contrats Locaux de Santé (CLS), ou encore les démarches de labellisation des Missions Locales.
Un apport des ABS récentes réside dans la proposition de nouveaux indicateurs, capables de saisir des phénomènes complexes comme le non-recours, la transition écologique ou le bien-être territorial. Grâce aux travaux de l’Odenore par exemple, des baromètres territoriaux permettent de quantifier les personnes qui, bien qu’éligibles au RSA ou à la Complémentaire Santé Solidaire (CSS), ne les demandent pas.
Exemple de nouvel indicateur : la vulnérabilité thermique : croisement entre le niveau de revenu et la performance énergétique des bâtiments pour identifier les ménages les plus exposés aux canicules.
Exemple de prise décision : L’ABS 2022 de Besançon a analysé l’impact de l’inflation (+6,2 %) sur les pratiques sportives. Le diagnostic a révélé que la probabilité de pratiquer un sport chutait de 10 points chez les ménages les plus modestes. La municipalité a réorienté ses subventions sportives pour favoriser l’inclusion dans les quartiers prioritaires (QPV), considérant le sport non plus comme un loisir facultatif, mais comme un « tremplin d’insertion » et un facteur de santé publique essentiel pour compenser les effets de la crise économique.
Malgré ces avancées, l’ABS se heurte encore à des obstacles structurels. Pour les petites communes, l’exercice reste complexe. Le manque d’ingénierie interne oblige souvent à externaliser la démarche auprès de cabinets de conseil spécialisés, avec un coût non négligeable. Par ailleurs, l’absence de cahier des charges réglementaire strict permet une grande liberté mais peut aussi conduire à des analyses superficielles si les objectifs stratégiques ne sont pas suffisamment poussés en amont
Diagnostic de vulnérabilité climatique
Le diagnostic de vulnérabilité cherche à discerner ce qui rend un territoire et ses populations fragiles face aux aléas climatiques. Il distingue l’exposition (qui est touché par les canicules, les inondations, les sécheresses) de la capacité d’adaptation (qui dispose des ressources pour y faire face). L’enjeu est double : identifier les mécanismes physiques qui créent le risque (îlots de chaleur urbains, imperméabilisation des sols, rétention d’eau) et les mécanismes sociaux qui concentrent la vulnérabilité (revenus faibles, logements mal isolés, personnes âgées isolées, accès limité aux espaces verts). Un diagnostic réussi ne cartographie pas seulement les zones à risque, il explique pourquoi elles le sont.
La méthode croise plusieurs sources : îlots de chaleur urbains (imagerie thermique), scénarios climatiques régionalisés (GIEC, Météo-France), recensement des populations vulnérables, inventaire des équipements critiques (hôpitaux, EHPAD, écoles). Le diagnostic produit des cartes de risque par secteur et des préconisations d’adaptation : végétalisation, rénovation thermique, plans canicule, aménagement des espaces publics.
En France, le diagnostic de vulnérabilité climatique est obligatoire pour les intercommunalités de plus de 20 000 habitants depuis la loi de transition énergétique pour la croissance verte (2015). Le décret du 28 juin 2016 en précise le contenu : le diagnostic doit identifier l’exposition aux aléas climatiques et la capacité d’adaptation du territoire. Il alimente le plan climat-air-énergie territorial (PCAET) et les documents d’urbanisme. La création du Fonds vert en 2023 a accéléré le déploiement de ces diagnostics. Financements : Fonds vert, ADEME, Agences de l’eau.
Au niveau international, on retrouve des dispositifs similaires : plans d’adaptation nationaux (PAN) élaborés dans le cadre de la CCNUCC, évaluations de vulnérabilité dans les contributions déterminées au niveau national (CDN) de l’Accord de Paris, diagnostics de résilience urbaine portés par UN-Habitat ou C40 Cities. En Afrique francophone, ces diagnostics sont souvent financés par le PNUD, la Banque mondiale, l’AFD ou les fonds climat (Fonds vert pour le climat, Fonds d’adaptation, GFDRR). L’échelle privilégiée varie selon les contextes : commune, région, bassin versant ou zone agro-écologique.
DIAGNOSTIC DE VULNÉRABILITÉ AU CHANGEMENT CLIMATIQUE, Département de l’Indre, juillet 2023
Le diagnostic identifie une boucle accélératrice dans la filière piscicole de Brenne. Le réchauffement climatique augmente la température des étangs, ce qui stresse thermiquement les poissons et favorise les parasites. Les poissons affaiblis consomment moins d’oxygène dissous, ce qui amplifie l’eutrophisation de l’eau. L’eau dégradée accélère encore le stress des poissons. Résultat : baisse de production, surmortalité lors des canicules, puis impacts économiques en cascade sur les pisciculteurs, les emplois saisonniers et la restauration locale. Le diagnostic montre aussi l’avancée des vendanges de l’AOC Reuilly (2004-2023) qui révèle un réchauffement structurel, et mesure la température de l’eau distribuée qui augmente progressivement. Ce travail de discernement permet de comprendre les interdépendances : climat → biodiversité → économie → emploi.
– Préfecture de l’Indre, Synthèse du diagnostic de vulnérabilité au changement climatique du département de l’Indre, Stratégie Climat 36, juillet 2023, 46 p.
Le Diagnostic Territorial Partagé
Si l’Analyse des Besoins Sociaux (ABS) dresse la cartographie quantitative des vulnérabilités d’un territoire, le diagnostic territorial partagé s’apparente davantage à une radiographie des relations humaines. C’est un outil central de la Politique de la Ville, inscrit dans la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine de 2014 (dite loi Lamy) pour élaborer et évaluer les Contrats de Ville dans les Quartiers Prioritaires (QPV).
L’ambition affichée va au-delà du recensement des vulnérabilités : évaluer la capacité des habitants à « faire société », mesurer les dynamiques d’inclusion, le sentiment de sécurité, la vitalité associative et autres fractures invisibles (fracture numérique, enclavement territorial, ruptures intergénérationnelles). Le diagnostic territorial s’inscrit dans les trois piliers des contrats de ville : cohésion sociale, développement économique et emploi, cadre de vie et renouvellement urbain.
L’intention : de l’inventaire statistique à l’investigation relationnelle
Là où l’ABS reste souvent au niveau du constat (« Combien de familles monoparentales ? Combien de demandeurs d’emploi ? »), le diagnostic territorial partagé vise à renouer avec une démarche d’inférence en posant les questions « Comment ? » et « Pourquoi ? ».
- L’ABS (Le constat) : « Ce quartier compte 25% de chômage chez les jeunes. »
- Le diagnostic territorial (L’inférence visée) : « Pourquoi ces jeunes ne postulent-ils pas aux offres locales ou ne sont-ils pas retenus ? Est-ce un problème de mobilité, un phénomène d’autocensure, un déficit de réseau, ou une inadéquation entre les offres et les qualifications ?
La boîte à outils : une méthodologie immersive
Pour dépasser l’analyse en silo, la démarche cherche à mobiliser des outils qui réintroduisent l’expérience habitante au cœur de l’évaluation :
- Le diagnostic en marchant (ou marche sensible) : les évaluateurs parcourent physiquement le quartier avec les habitants, les élus et les techniciens. Cette méthode permet de faire émerger des « signes » (sémiologie) invisibles dans les statistiques : un éclairage public défaillant qui crée un sentiment d’insécurité, un aménagement urbain qui empêche les personnes à mobilité réduite de sortir, ou un espace public monopolisé qui exclut certains groupes.
- Les focus groups (groupes de discussion) : l’ambition est de confronter les perceptions des institutions à la réalité vécue par les citoyens, révélant souvent des phénomènes de non-recours aux droits ou de méfiance envers les services publics.
- L’analyse des parties prenantes ou analyse des réseaux d’acteurs : une évaluation des liens entre les écoles, les centres sociaux, la police, les bailleurs et les associations. Le dysfonctionnement social provient souvent, d’un manque d’intégration et de coopération entre ces différentes instances de socialisation.
Entre intention et réalité de terrain
Dix ans après la loi Lamy, les évaluations révèlent un écart significatif entre l’ambition affichée et la mise en œuvre. Élaborés « à marche forcée » dans des délais souvent très courts (75% des contrats signés en moins d’un an), les diagnostics territoriaux oscillent entre le diagnostic-alibi (compilation de données INSEE sans investigation qualitative, constats chiffrés suivis de préconisations génériques) et le diagnostic-outil (démarche réellement partagée identifiant les mécanismes causaux). La différence tient à plusieurs facteurs structurels : présence d’une ingénierie locale compétente en évaluation qualitative, temps accordé (12-18 mois vs 3-6 mois standard), et acceptation politique que le diagnostic questionne les choix passés.
Au-delà des contraintes de temps et de compétences, l’échec de l’inférence causale tient à des mécanismes structurels notamment identifiés par Renaud Epstein1 avant même la mise en place de la loi. Notamment, le désengagement des politiques de droit commun : les crédits spécifiques ne compensent pas l’inégale allocation initiale des moyens régaliens (éducation, police, santé). Difficile dès lors de mesurer les effets du contrat si les moyens normaux s’affaiblissent en parallèle.
L’intégration des déterminants de santé
Le diagnostic territorial intègre de plus en plus une dimension santé, portée notamment par les Contrats Locaux de Santé et les Ateliers Santé Ville. Cette évolution repose sur le constat que les conditions de vie d’un quartier (urbanisme, lien social, accès aux services) constituent des déterminants majeurs de l’état de santé des habitants. Diagnostiquer un territoire peut donc croiser urbanisme, cohésion sociale et bien-être physique — une approche qui reste toutefois inégalement mise en œuvre selon les ressources et priorités locales.
Ressources :
- Focus #7 – Diagnostic territorial, Promotion Santé Ile de France, Avril 2021
Dossier thématique et bibliographique en ligne.
Ouvrages de référence
- Les Règles de la méthode sociologique, Émile Durkheim, Félix Alcan, 1895
Cet ouvrage fondateur part de la nécessité d’émanciper la sociologie de la psychologie et de la philosophie pour en faire une véritable science d’observation. À l’époque, l’analyse de la société est souvent brouillée par des jugements de valeur ou des explications individuelles. Durkheim plaide pour une rupture épistémologique radicale : il faut traiter les « faits sociaux » comme des « choses », c’est-à-dire comme des réalités extérieures à l’individu, mesurables et dotées d’un pouvoir de coercition. À travers ce manifeste, le livre démontre que la société possède une anatomie et une physiologie propres qu’il est possible d’étudier avec la même rigueur que les sciences naturelles. L’ouvrage légitime ainsi la posture du sociologue non pas comme un philosophe de l’histoire, mais comme un « médecin de la société », capable d’évaluer cliniquement l’état du corps social. Les lois invisibles qui régissent nos comportements collectifs (le mariage, le taux de natalité, la criminalité) remplacent l’illusion du libre arbitre absolu. L’ouvrage ouvre la voie à une approche structurelle de la réalité, où l’on n’évalue plus les intentions des individus, mais les forces collectives qui les traversent.
Une idée clé : La distinction entre le « Normal » et le « Pathologique ». Durkheim postule que l’échec de la plupart des réformes sociales vient d’une erreur de diagnostic sur la nature du mal. L’erreur racine est d’approcher les phénomènes sociaux avec la mentalité d’un juge moral. On confond ce qui nous choque (le crime, la pauvreté) avec ce qui dysfonctionne. Or, pour Durkheim, un fait social est « normal » s’il se retrouve dans toute société de même type ; le crime, par exemple, est normal car il sert à réaffirmer les normes collectives et permet à la loi d’évoluer. Il ne devient « pathologique » que lorsque son taux varie brusquement au point de menacer la cohésion du groupe (anomie). Traiter un fait social normal comme une maladie à éradiquer crée des politiques inefficaces et répressives, rendant l’intervention pire que le prétendu mal.
- Social Diagnosis, Mary Richmond, Russell Sage Foundation, 1917
Cet ouvrage fondateur part du constat d’un décalage profond entre la charité traditionnelle (souvent un élan moral, amateur et paternaliste) et la réalité complexe de la détresse urbaine. Avec l’industrialisation, l’aide aux plus démunis était souvent distribuée de manière ponctuelle et basée sur des préjugés. L’autrice plaide pour passer d’une logique d’aumône (un don ou un secours matériel pour soulager l’urgence) à une logique d’investigation scientifique (un processus clinique appelé casework). À travers une méthodologie extrêmement détaillée, le livre démontre que pour être utile, l’intervention sociale doit intégrer les perspectives multiples de l’environnement de la personne (croiser les témoignages de la famille, de l’école, des employeurs, des médecins) pour construire un accompagnement sur mesure.
Une idée clé : Richmond introduit un concept révolutionnaire : l’individu n’existe pas de manière isolée mais comme un nœud dans un réseau de relations sociales. Elle appelle cela la « social personality », la personne telle qu’elle existe réellement dans son environnement. L’erreur fondamentale des programmes d’aide traditionnels est de traiter les personnes comme des unités autonomes avec des besoins standardisés. Richmond démontre qu’un diagnostic efficace doit cartographier ces relations : qui influence cette personne ? Quelles ressources mobilise-t-elle déjà ? Quels obstacles structurels la bloquent ? Elle identifie cinq « forces sociales » à investiguer systématiquement : la famille, le voisinage, les institutions civiques, les ressources privées, les ressources publiques.
En musique :
- Diagnostic, Ibrahim Maalouf, 2011
Diagnostic est le troisième album d’Ibrahim Maalouf (sorti en 2011), mais c’est également le titre de la sixième piste de ce même disque.
$$r^2 = a^2 \cos(2\theta)$$
Glossaire :
Sémiologie
Étape préliminaire du diagnostic consistant à collecter des données brutes et des observations de terrain de manière neutre, sans interprétation prématurée. Dans l’évaluation des politiques publiques, il s’agit de repérer et lister les « signes » objectifs d’un territoire (statistiques, comportements, constats physiques) avant d’en chercher les causes. Cette rigueur garantit l’objectivité de l’évaluateur et protège le diagnostic des idées reçues.
Inférence
L’inférence est une opération logique par laquelle on déduit une conclusion nouvelle à partir d’une ou plusieurs informations préalables (appelées prémisses) supposées vraies. Autrement dit, c’est le processus intellectuel qui consiste à deviner ce qui n’est pas explicitement formulé, en s’appuyant sur des indices concrets ou des connaissances antérieures pour lire entre les lignes et donner du sens à une situation.
Casework
Le casework (littéralement « travail de cas ») est la méthode d’intervention sociale individualisée créée par Mary Richmond. C’est un processus en plusieurs étapes :
- Investigation : Enquête approfondie sur la situation de la personne et son environnement (famille, travail, santé, ressources)
- Diagnostic social : Analyse des causes du problème en croisant les perspectives multiples
- Plan d’intervention : Élaboration d’un accompagnement personnalisé
- Suivi : Ajustement continu selon l’évolution
L’innovation radicale consiste à traiter chaque situation comme unique plutôt que selon des catégories générales, en s’appuyant sur une méthode scientifique inspirée de la médecine clinique et en mobilisant l’environnement social comme ressource thérapeutique.
L’appauvrissement méthodologique des ABS contemporains ?
Les Analyses des Besoins Sociaux (ABS) obligatoires pour les CCAS et départements suivent aujourd’hui une logique standardisée : collecte de données statistiques (démographie, logement, emploi, santé), quelques entretiens avec les acteurs institutionnels, production d’un diagnostic territorial chiffré, puis liste de préconisations. Cette séquence produit des constats du type « 15% de personnes âgées isolées dans le quartier X » suivis de recommandations génériques (« créer un service de visite à domicile », « développer les liens intergénérationnels »). Le diagnostic s’arrête à la description quantifiée du problème et passe directement à la solution supposée, sans investigation sur les mécanismes qui produisent cette situation.
Cette approche contraste radicalement avec Durkheim et Richmond. Durkheim, face à des taux de suicide différenciés, ne se contentait pas de les mesurer : il cherchait la cause structurelle, identifiant l’anomie comme mécanisme explicatif. Richmond, devant une famille en détresse, menait une investigation croisée (famille, employeur, voisinage, médecin) pour identifier si le problème venait d’un isolement social, d’une exploitation économique, d’une violence domestique masquée ou d’un blocage institutionnel. Tous deux posaient la question « pourquoi ? » avant « que faire ? ». L’ABS contemporain, lui, enchaîne directement constat et prescription, sans passer par l’inférence causale qui permettrait de comprendre ce qui produit réellement le phénomène observé.
Plusieurs facteurs expliquent cet appauvrissement. Les ABS sont souvent produits dans des temporalités contraintes (quelques mois) avec des moyens limités, par des cabinets d’études ou des chargés de mission qui doivent respecter un cahier des charges administratif privilégiant la rapidité et la comparabilité territoriale. L’investigation approfondie à la Richmond (suivre des situations pendant des mois, croiser les perspectives multiples) ou l’analyse structurelle à la Durkheim (comparer les territoires pour isoler les variables causales) demandent du temps, des compétences spécifiques et une liberté méthodologique rarement accordée. De plus, l’inférence causale peut révéler des responsabilités institutionnelles inconfortables : si l’isolement des personnes âgées est causé non par un manque de services mais par l’urbanisme cloisonnant de la commune ou par les pratiques d’attribution de logements sociaux, le diagnostic devient politiquement sensible.
Revenir à une vraie inférence causale constitue pourtant un enjeu décisif pour l’efficacité de l’action sociale. Sans compréhension des mécanismes, les réponses restent symptomatiques et souvent inefficaces : on crée un service qui ne sera pas utilisé parce qu’on n’a pas identifié le vrai obstacle à l’accès, on finance une action qui traite la conséquence sans toucher la cause. L’inférence causale permet d’orienter les ressources vers les leviers réellement transformateurs plutôt que vers des palliatifs. Elle impose cependant d’accepter que le diagnostic puisse pointer des dysfonctionnements institutionnels, des choix politiques antérieurs ou des intérêts contradictoires, ce qui demande un courage méthodologique et politique que la commande administrative standard ne favorise pas toujours.
- Thomas Kirszbaum et Renaud Epstein, « Synthèse de travaux universitaires et d’évaluation de la politique de la ville », in Quartiers défavorisés ou ghettos inavoués : la République impuissante, Rapport d’information n° 2853, Assemblée nationale, octobre 2010. ↩︎
Pour aller plus loin
Le diagnostic s’inscrit dans la phase d’état des lieux, première étape de la conception d’un système de suivi et évaluation. L’état des lieux examine les dispositifs de suivi évaluation déjà en place. Il révèle fréquemment une difficulté plus profonde : l’impossibilité de formuler des indicateurs pertinents lorsque la conception même du projet est fragile. Une théorie du changement bancale est souvent le produit d’un diagnostic initial incomplet. Les causes profondes n’ont pas été identifiées, seuls les symptômes ont été traités. Concevoir un système de suivi et évaluation sur de telles bases produit un dispositif formel mais inopérant. L’état des lieux impose alors un retour en arrière. Reprendre le diagnostic, consolider la compréhension du contexte, préciser la théorie d’action. Sans ce travail préalable, le système de suivi et évaluation reste un exercice méthodologique sans ancrage.
