Surchauffe des logements

Cette page examine l’adaptation sous l’angle de l’évaluation des politiques publiques, en suivant le cycle de l’action publique : mise à l’agenda, diagnostic, formulation des instruments, mise en oeuvre, financement. À chaque étape, la même question revient : les bonnes questions sont-elles posées, et la donnée qui permettrait d’y répondre est-elle collectée ?

1. Mise à l’agenda : la canicule comme enjeu de santé publique dans le logement

La canicule de juin 2026 marque un record absolu dans les annales météorologiques françaises : les 24 et 25 juin ont été les journées les plus chaudes jamais enregistrées en France métropolitaine, avec une température moyenne sur 24 heures atteignant pour la première fois les 30 °C, devançant les 29,9 °C du 23 juin et le précédent record de 29,4 °C mesuré le 5 août 2003 et le 25 juillet 2019 [1]. Cet épisode s’inscrit dans une tendance documentée par Météo-France : les vagues de chaleur sont plus fréquentes, plus précoces et plus intenses.

Du point de vue sanitaire, la chaleur constitue un enjeu de santé publique structurel. Selon Santé Publique France, l’été 2025 a causé plus de 5 700 décès attribuables à la chaleur sur la période de surveillance (1er juin – 15 septembre), soit plus de 3 % de la mortalité toutes causes observée. Sur les douze derniers étés (2014-2025), ce sont plus de 47 000 décès attribuables à la chaleur en France métropolitaine [2]. Les personnes âgées de 75 ans et plus représentent près des trois quarts de cette mortalité pendant les épisodes de canicule.

La réponse institutionnelle de référence, le Plan national canicule instauré en 2004, a structuré la surveillance épidémiologique, l’alerte précoce et la mobilisation des établissements de soin. Ce dispositif cible les populations vulnérables identifiées : personnes âgées isolées, enfants, malades chroniques. Il traite ainsi prioritairement l’exposition individuelle, en laissant moins documentée une question structurelle : le rôle du parc de logements ordinaires comme vecteur d’exposition différenciée selon les conditions de logement et de revenus [3].

Du point de vue de l’évaluation des politiques publiques, une question se pose : les instruments mis en place pour mesurer et réduire l’exposition à la chaleur dans le logement sont-ils calibrés pour détecter ces inégalités, et les politiques qui en découlent permettent-elles d’y répondre ? Les sections suivantes examinent les angles morts du diagnostic, les vides juridiques et les blocages institutionnels qui maintiennent ce sujet hors des obligations légales en vigueur.

2. Diagnostic et ses angles morts : DPE et asymétrie réglementaire

Le diagnostic de performance énergétique (DPE) est l’instrument central de la politique du logement depuis la loi Grenelle II (2010) et sa réforme de juillet 2021. Il mesure les consommations d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre d’un logement, et produit l’étiquette (A à G) qui conditionne désormais les interdictions de location. Cet instrument a été conçu pour répondre à un problème bien identifié : la déperdition thermique hivernale et la consommation d’énergie pour le chauffage. Il n’a pas été conçu pour mesurer la surchauffe estivale. Cette inadéquation est particulièrement marquée pour le bâti ancien, dont les spécificités constructives (inertie des murs épais, perspirance, hauteurs sous plafond) sont mal restituées par la méthode de calcul actuelle : ce point est documenté sur notre page Vulnérabilité du bâti ancien face au dérèglement climatique. Nous pointons ici une autre dimension du problème : l’asymétrie réglementaire.

Depuis la réforme de juillet 2021, le DPE inclut un indicateur de confort d’été, affiché en deuxième page selon trois mentions : bon, moyen, insuffisant [4]. Cet indicateur évalue cinq critères passifs : protections solaires, isolation de la toiture pour les logements en dernier étage, inertie thermique, caractère traversant du logement, et présence d’un brasseur d’air. Il ne comporte pas de note chiffrée et n’a aucune influence sur l’étiquette principale du DPE. Un logement classé A pour sa performance hivernale peut afficher un confort d’été « insuffisant » sans que cela modifie en rien son statut légal.

L’asymétrie réglementaire est ici particulièrement nette. Le décret dit « décence » impose un plancher thermique de 18 °C en hiver comme condition de mise en location. Aucun texte ne fixe de plafond de température en été. La loi Climat et Résilience de 2021, qui a instauré le calendrier d’interdiction de location des passoires thermiques (classe G depuis janvier 2025, classe F en 2028, classe E en 2034), repose intégralement sur la performance hivernale. Le confort d’été n’y figure pas comme critère opposable. 🔄 La politique mesure ce qu’elle a décidé de réguler, et ne régule pas ce qu’elle mesure mal.

La fiabilité de l’indicateur existant est elle-même en question. Une étude conduite par Pouget Consultants sur la base nationale des DPE de l’ADEME a établi que la proportion réelle de logements classés « bons » tomberait de 16,9 % à 11 % après recalcul rigoureux, soit un taux d’erreur d’environ 26 % dans les indicateurs renseignés [5]. Parmi les limites documentées : la méthode de calcul globale du DPE (méthode 3CL) intègre bien des zones climatiques (H1, H2, H3) pour estimer les consommations de chauffage. En revanche, l’évaluation du confort d’été passif repose uniquement sur les caractéristiques intrinsèques du bâti, sans tenir compte du risque caniculaire réel du territoire. À caractéristiques architecturales identiques, un logement obtient la même mention à Lille et à Marseille, alors que l’exposition au risque n’y est pas comparable.

💡 L’algorithme suppose par ailleurs un occupant au comportement thermiquement parfait : volets fermés dès que le soleil tape, fenêtres grandes ouvertes toute la nuit pour créer des courants d’air. Un travailleur de nuit, un locataire au rez-de-chaussée qui n’ouvre pas la nuit par crainte des cambriolages, ou simplement quelqu’un qui n’a pas les bons réflexes : la mention « bon » ne traduit plus rien de la réalité vécue. La réglementation évalue un logement théorique habité par un occupant théorique.

Une proposition de loi visant à adapter les logements aux fortes chaleurs, déposée en juillet 2025 par la députée Cyrielle Chatelain et signée par des élus de huit partis, propose d’afficher obligatoirement l’indicateur confort d’été dans les annonces immobilières et de financer des gestes d’adaptation. Initiée par la Fondation pour le logement (sous le nom de campagne « Zéro logement bouilloire »), elle n’a, à ce jour, jamais été inscrite à l’ordre du jour. Que le législateur doive corriger l’instrument central de la politique de rénovation pour y intégrer la moitié chaude de l’année dit quelque chose sur sa trajectoire initiale : il a été construit pour l’hiver, et il le demeure à ce jour. [6]

3. Paradoxe technique : isolation et maladaptation

La maladaptation désigne une action d’adaptation au changement climatique qui, in fine, accroît la vulnérabilité globale, aggrave d’autres risques ou génère de nouvelles émissions. La politique de rénovation énergétique en fournit un cas d’école.

La loi Climat et Résilience pousse à isoler massivement pour réduire la consommation de chauffage hivernal. Mais une résistance thermique élevée est bidirectionnelle : elle empêche les calories de s’échapper en hiver et bloque leur évacuation en été. Quand l’isolation est mal conçue, le logement performant en hiver devient une bouilloire en été. L’instrument se retourne contre l’un de ses propres objectifs, l’habitabilité.

Le mécanisme le plus documenté est celui de l’isolation thermique par l’intérieur (ITI), majoritaire en copropriété. En posant l’isolant sur la face intérieure des murs, on coupe le volume habitable de la masse thermique de la maçonnerie. Dans un bâtiment ancien non isolé, les murs épais en pierre absorbent la chaleur de l’air pendant la journée, écrêtant le pic de température, et la restituent la nuit grâce à la ventilation. Avec l’ITI, cet effet tampon disparaît : la moindre calorie qui pénètre fait monter immédiatement la température intérieure [7]. Le remplacement simultané des menuiseries par du double vitrage à joints performants supprime par ailleurs une certaine ventilation naturelle parasite qui assurait un léger balayage d’air en été.

L’ITI génère en outre un risque distinct, hivernal celui-là. En isolant le mur côté intérieur, on cesse de le réchauffer : la paroi d’origine devient froide. Or l’air d’un logement contient de la vapeur d’eau, produite par la respiration, la cuisine ou les douches. Cette vapeur migre naturellement à travers les matériaux et, en rencontrant la zone désormais froide du mur, elle s’y condense en eau liquide, à un endroit où elle ne peut ni s’évaporer ni s’écouler. Dans le bâti ancien, les poutres et solives en bois sont souvent encastrées au cœur de ces murs. Baignant dans cette humidité piégée, leurs extrémités finissent par pourrir, ce qui peut à terme fragiliser les planchers.

En clair : isolé par l’intérieur, le vieux mur n’est plus réchauffé et devient froid ; la vapeur d’eau de l’air (douches, cuisine, respiration) migre dans la paroi, s’y condense en eau là où elle ne peut plus sécher, et enclenche les pourrissement des têtes de poutres en bois encastrées dans le mur.

La nuance est essentielle : l’isolation n’est pas le problème. Une isolation bien conçue, avec protection solaire extérieure et ventilation nocturne, améliore le confort d’été et peut faire gagner jusqu’à 5 °C au moment le plus chaud [8]. Le problème est l’isolation incomplète, le geste unique réalisé sans vision d’ensemble du comportement estival du logement. C’est précisément ce que le parcours MaPrimeRénov’ par gestes a financé à grande échelle : 2,3 millions de rénovations entre 2020 et 2023, sans obligation de traiter le confort d’été [9].

💡 Une des plus grandes études sur le sujet (analyse de 8,9 millions de DPE, juin 2026) [10] conclut que le facteur numéro un d’inadaptation à la chaleur est l’absence de protections solaires extérieures : 43 % des logements en sont dépourvus, et cette seule carence suffit à classer un logement « insuffisant ». Le constat est solide. Mais il vaut de noter qui le produit : l’étude est commandée par Ignes, le groupement des industriels du bâtiment connecté, c’est-à-dire les fabricants de volets motorisés et de brise-soleil orientables. La hiérarchie qu’elle établit, en plaçant la protection solaire tout en haut, oriente naturellement le débat vers l’équipement que ses commanditaires vendent, et sa recommandation principale (rendre le confort d’été opposable dans le DPE) créerait un marché considérable pour eux. Situer la source ne disqualifie pas le chiffre. Cela rappelle qu’un évaluateur de politique publique regarde toujours qui commande l’évaluation et vers quel instrument elle conduit.


4. Transfert de risque : les assurances face au vide

Le régime français d’indemnisation des catastrophes naturelles, dit Cat-Nat, créé par la loi du 13 juillet 1982, repose sur la solidarité nationale : tous les assurés contribuent via une surprime obligatoire, et un assureur ne peut refuser de couvrir ce risque. C’est lui qui indemnise les sinistres liés à la sécheresse et au retrait-gonflement des argiles. Son périmètre repose sur une notion précise : selon l’article L125-1 du code des assurances, la garantie couvre les « dommages matériels directs » ayant pour cause l’intensité anormale d’un agent naturel. Le déclencheur est le dommage au bien, expertisé, après reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle pour la commune.

La canicule n’y figure qu’indirectement, via la sécheresse : l’épisode de 2003 a été reconnu pour près de 4 500 communes, mais au titre des fissures provoquées par le retrait des sols, pas de la chaleur elle-même. Le dommage indemnisé est celui subi par la pierre, pas par l’occupant. Pour la surchauffe en tant que telle, le constat du secteur est explicite : selon le Baromètre QUALITEL 2025, 66 % des Français déclarent avoir souffert de la chaleur chez eux, mais la surchauffe estivale n’est pas un sinistre assurable, l’assurance intervenant en cas de dommage matériel et non d’inconfort thermique. QUALITEL pose la limite : l’assurance répare, elle ne renforce pas le bâtiment.

Faut-il en conclure qu’elle devrait couvrir la surchauffe ? L’inconfort thermique n’est pas un dommage soudain et aléatoire, mais une caractéristique permanente du bâti, qui relève de la rénovation plus que de la réparation. L’observation n’est pas forcément un manque une garantie, mais que la chaleur tombe dans un interstice, trop permanente pour l’assurance, pas encore opposable dans les instruments de la rénovation. Aucun dispositif ne la revendique, et personne, jusqu’à récemment, ne mesurait combien de logements ni d’habitants vivent dans cet angle mort. Cette donnée commence pourtant à exister : la Base de Données Nationale des Bâtiments du CSTB a intégré en 2025 un indicateur de surchauffe, croisé avec les îlots de chaleur urbains et, via une collaboration avec l’Inserm, avec le risque d’hospitalisation. L’outil de mesure se construit, mais du côté de la recherche, pas encore du pilotage assurantiel ou réglementaire.

Le contexte rend l’extension d’autant plus improbable que le régime lui-même est sous tension. En avril 2026, la Cour des comptes alerte sur sa soutenabilité et propose d’en exclure certains sinistres trop récurrents, la CCR anticipant une hausse des coûts de 47 % à 85 % d’ici 2050. De son côté, l’UFC-Que Choisir constate que le climat fait déjà flamber les primes habitation et menace l’assurabilité de certains territoires, où, à profil égal, la prime peut varier du simple au double selon la commune. Le débat porte donc sur la contraction du périmètre assurable et la hausse des cotisations, pas sur l’ajout d’un risque chaleur.

Voir également : Évaluation des politiques d’assurance logement.


5. Formulation des instruments : le bâton, la carotte

Face à un même problème, la chaleur dans le logement, les pouvoirs publics disposent de deux familles d’instruments. La carotte, incitative : informer, sensibiliser, subventionner sans contraindre. C’est la voie française, faite de guides ADEME et d’aides à la rénovation. Le bâton, contraignant : fixer un seuil opposable avec sanction.

L’exemple des sanctions dans des juridictions étrangères

Deux exemples donnent un contenu concret à la voie contraignante. En Colombie-Britannique, après le dôme de chaleur de 2021 qui a causé 619 décès dans la province, dont 33 dans la seule ville de New Westminster, cette municipalité a adopté en 2026 un règlement obligeant les propriétaires bailleurs à maintenir au moins une pièce du logement à 26°C ou moins, mesurée entre 20h et 8h. En Arizona, les villes de Phoenix et Tucson imposent depuis des années que les logements climatisés ne dépassent pas environ 28°C. Dans les deux cas, la responsabilité est explicitement assignée au propriétaire, comme pour le chauffage.

Une règle inscrite dans un texte ne produit cependant un effet que si elle est stable dans le temps et réellement appliquée. Une obligation faite au bailleur n’a d’effet que si quelqu’un la fait respecter. La ville de Phoenix a instruit environ 200 plaintes pour rafraîchissement défaillant en 2024, le procureur de l’État adresse directement des mises en demeure aux gestionnaires d’immeubles, et les sanctions peuvent atteindre 10 000 dollars par infraction. Un acteur public prend le relais du locataire isolé.

Selon la loi de l’Arizona sur les rapports locatifs (Arizona Residential Landlord and Tenant Act), une chaleur extrême est classée comme un danger immédiat pour la santé et la sécurité. Dès la notification, le propriétaire dispose d’un délai maximum de 5 jours pour réparer le système ou fournir des solutions de refroidissement temporaires efficaces. Si le propriétaire ou gestionnaire fait la sourde oreille ou tarde à agir, le Procureur général de l’État d’Arizona s’en mêle directement. Pour ce faire, il n’utilise pas seulement le droit du logement, mais la loi sur la fraude à la consommation (Arizona Consumer Fraud Act). La logique juridique est redoutable : faire payer un loyer pour un service que l’on ne fournit pas (un logement climatisé) constitue une pratique commerciale trompeuse. C’est sous l’égide de cette loi sur la fraude à la consommation que le bureau du procureur envoie des mises en demeure exigeant une réparation immédiate (parfois sous 24 à 48 heures). En cas de non-respect, les sanctions financières sont conséquentes.

En clair : à qui incombe la fraîcheur ?

La question paraît simple, mais le droit français n’y répond pas directement. Aucun texte n’impose au bailleur de fournir un logement frais, ni n’interdit de louer au-dessus d’une certaine température. La climatisation n’est pas un critère de décence. Là où le froid dispose d’un seuil clair (18°C, chauffage obligatoire), la chaleur n’a pas d’équivalent.

La responsabilité existe pourtant, mais par ricochet. Le bailleur n’est pas tenu responsable de la chaleur ; il l’est de l’état du logement qui la rend anormale. Si la surchauffe révèle un défaut (combles non isolés, volets bloqués, ventilation en panne, fenêtres qui n’ouvrent pas), le locataire peut, sur le fondement de l’obligation de logement décent, demander des travaux et une indemnisation. La Cour de cassation a d’ailleurs jugé, le 4 juin 2026, que cette obligation de décence vaut de façon continue pendant toute la durée du bail. Mais la charge de la preuve, longue et technique, repose sur l’occupant.

Par ailleurs, le décret de juillet 2023 sur la salubrité exige bien des volets et une régulation thermique dans les pièces de sommeil, mais son application relève du maire et de l’agence régionale de santé, pas du juge civil. Deux régimes coexistent donc, l’un opposant locataire et bailleur, l’autre relevant de l’autorité sanitaire, avec des déclencheurs et des juges différents.

Au bout du compte, la responsabilité d’un logement vivable en été n’est attribuée à personne en particulier, mais éclatée entre le bailleur (tenu seulement de l’état du bâti), le locataire (qui doit prouver le défaut), la copropriété (qui décide des travaux extérieurs) et la puissance publique (qui régule la salubrité sans trancher le bail).

6. Mise en œuvre et blocages : multi-acteurs et inertie

Les gestes d’adaptation les plus efficaces contre la surchauffe sont extérieurs : volets, brise-soleil, végétalisation de façade, protection de toiture. En copropriété, aucun ne relève de la décision individuelle. Tout ouvrage affectant les parties communes ou l’aspect extérieur de l’immeuble requiert une autorisation de l’assemblée générale, votée à la majorité absolue de l’article 25 de la loi du 10 juillet 1965 [16]. L’assemblée se réunit en règle générale une fois par an, et l’inscription à l’ordre du jour dépend du syndic. Entre la canicule qui révèle le problème et le vote qui autorise le remède, la temporalité n’est pas celle de l’urgence sanitaire : elle est annuelle, parfois pluriannuelle en cas de report ou de contestation.

Un second verrou s’ajoute au premier. La modification de l’aspect extérieur suppose une déclaration préalable en mairie et, dans les abords de monuments historiques et les sites patrimoniaux remarquables, l’accord de l’architecte des Bâtiments de France [17]. À Paris, une part importante du territoire est couverte par ces protections. Matériaux, couleurs et coffres apparents peuvent motiver un refus. Sur la fréquence réelle de ces refus appliqués aux gestes d’adaptation, aucune donnée consolidée n’est, à notre connaissance, publiée.

Pour le locataire, la chaîne s’allonge encore : demander au bailleur, qui demande au syndic, qui inscrit la question à l’assemblée, qui peut dépendre de l’avis de l’ABF. Quatre acteurs, quatre logiques, quatre temporalités. Chacun peut bloquer, aucun n’est comptable du résultat final.

L’absence de données consolidées

Le blocage est connu de tous les acteurs, mais se heurte à une absence de donnée. Le Registre national d’immatriculation des copropriétés (RNIC) compile de données structurelles, financières (nombre de lots, budget prévisionnel, impayés) et techniques (étiquette du DPE, type de chauffage). En revanche, il ne recense ni le détail des ordres du jour, ni les procès-verbaux des assemblées générales. L’État n’a donc aucun moyen de quantifier combien de résolutions portant sur la végétalisation, les volets ou les brise-soleil sont proposées, votées ou rejetées chaque année. Si des associations de copropriétaires (comme l’ARC) ou des réseaux de syndics possèdent des retours de terrain qualitatifs, aucune instance n’est mandaté pour les agréger à grande échelle. Le constat est identique du côté des services patrimoniaux : bien que le ministère de la Culture publie les bilans d’activité annuels des Unités départementales de l’architecture et du patrimoine (UDAP), la granularité des données est insuffisante. Il n’existe aucun indicateur public isolant spécifiquement les refus motivés par des questions de « confort d’été » ou d’« adaptation climatique » (choix des couleurs de stores, pose de coffres de volets roulants, modification des menuiseries).

Les proxys

Ventes de protections passives intérieures (films solaires, rideaux thermiques) : évolution annuelle du volume des ventes ou du chiffre d’affaires chez les distributeurs locaux spécialisés et grandes surfaces de bricolage.

Ratio de climatiseurs de repli (mobiles vs fixes) : part de marché locale des climatiseurs monoblocs (sans unité extérieure) rapportée au volume total des ventes d’appareils de climatisation.

Installations d’équipements non déclarés (« clims sauvages ») : comptage par analyse comparative d’imagerie urbaine (évolution chronologique des façades via Google Street View) et recensement des signalements aux services d’urbanisme.

Contentieux pour modification de l’aspect extérieur : nombre de mises en demeure envoyées par les syndics de copropriété (pour pose de canisses, stores non conformes, etc.) rapporté au nombre de lots gérés annuellement.


Notes :

[1] Météo-France, Bilan climatique de juin 2026, juillet 2026. https://meteofrance.com/presse/bilan-climatique-de-juin-2026-le-mois-de-juin-le-plus-chaud-jamais-enregistre. Voir aussi : Météo-France, Canicule de juin 2026 : un épisode historique. https://meteofrance.com/actualites-et-dossiers/actualites/canicule-une-vague-de-chaleur-sinstalle-cette-semaine. Infoclimat : https://www.infoclimat.fr

[2] Santé publique France, Chaleur et santé. Bilan de l’été 2025, 26 février 2026. https://www.santepubliquefrance.fr/climat/fortes-chaleurs-canicule/bulletin-national/chaleur-et-sante-bilan-de-lete-2025 (PDF : https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/bullnat_chaleur_bilan_2025.pdf)

[3] Fondation pour le Logement, Quartiers chauds !, 18 juin 2026. https://www.fondationpourlelogement.fr/logements-bouilloires-quartiers-chauds/ (PDF : https://www.fondationpourlelogement.fr/wp-content/uploads/2026/06/logements-bouilloires-etude-2026.pdf)

[4] Arrêté du 31 mars 2021 relatif au DPE pour les bâtiments à usage d’habitation. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043353335. Page DPE du ministère : https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/diagnostic-performance-energetique-dpe

[5] Pouget Consultants / Ignes, 1ère édition de l’étude (2024). Page ressources Ignes : https://ignes.fr/ressources/

[6] Proposition de loi n° 1735 visant à adapter les logements aux fortes chaleurs et à protéger leurs occupants, déposée le 11 juillet 2025. Dossier législatif : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/dossiers/adapter_logement_fortes_chaleurs_17e. Texte : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b1735_proposition-loi

[7] CSTB / programme PROFEEL, projet RENOPTIM, État de l’art : confort thermique estival, 4 juin 2024. https://programmeprofeel.fr/journal/etat-de-lart-confort-thermique-estival-vulnerabilite-du-parc-bati-a-la-surchauffe-et-comportements-dadaptation-aux-fortes-chaleurs/ (PDF : https://www.proreno.fr/storage/media/shares/pdf/00796/Rapport_RENOPTIM_Etat_de_lart.pdf)

[8] Réseau Cler / collectif Rénovons, Canicule : la rénovation énergétique comme réponse, 24 juin 2026. https://cler.org/renovation-energetique-logements-canicule/ (dossier de presse : https://cler.org/wp-content/uploads/2026/06/dossier-de-presse-renovons-surchauffe-dans-le-logement.pdf)

[9] SDES / ONRE, Tableau de suivi de la rénovation énergétique dans le secteur résidentiel. https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/tableau-de-suivi-de-la-renovation-energetique-dans-le-secteur-residentiel. Pour le chiffre des 2,3 millions de dossiers par geste 2020-2023 : https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/les-renovations-energetiques-par-geste-aidees-par-maprimerenov-en-2023

[10] Pouget Consultants / Ignes, Analyse de la base de données DPE au regard du confort d’été passif, 2ème édition, 16 juin 2026. https://ignes.fr/2026/06/16/etude-pouget-consultants-ignes-sur-la-base-dpe-ademe-la-moitie-des-logements-susceptibles-detre-des-bouilloires-thermiques/ (CP : https://ignes.fr/storage/2026/06/CP-Etude-POUGET-DPE-2026-1-1.pdf)

[11] Code des assurances, article L125-1. https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000047109084. Géorisques : https://www.georisques.gouv.fr

[12] QUALITEL / Ipsos, Baromètre QUALITEL 2025, 8 octobre 2025. https://www.qualitel.org/barometre-qualitel-2025/ (PDF : https://www.qualitel.org/uploads/brochure-barometre-2025.pdf)

[13] CSTB, Données bâtimentaires : les apports pour la recherche, lettre CONTACT n°11, juin 2026. https://www.cstb.fr/getmedia/a3f4fb1b-421d-4e6a-b6cf-cceec10a9d97/Donnees-Batimentaires-Apports-Recherche (page newsletter : https://www.cstb.fr/newsletter-contact)

[14] Cour des comptes, L’assurance des catastrophes naturelles : un enjeu de soutenabilité financière, avril 2026. https://www.ccomptes.fr/fr/publications/lassurance-des-catastrophes-naturelles-un-enjeu-de-soutenabilite-financiere

[15] UFC-Que Choisir, Assurance habitation : le climat fait flamber les primes et menace l’assurabilité de certains territoires, 2 décembre 2025. https://www.quechoisir.org/action-ufc-que-choisir-assurance-habitation-le-climat-fait-flamber-les-primes-et-menace-l-assurabilite-de-certains-territoires-n172906/

[16] Loi n° 65-557 du 10 juillet 1965, article 25 : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000039313590. Article 25-1 : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000049398359

[17] Code du patrimoine, section Abords (art. L621-30 à L621-32) : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006074236/LEGISCTA000006177322/. Régime des travaux en site patrimonial remarquable (art. L632-1 à L632-3) : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGISCTA000032858256

Plan

1. Mise à l’agenda : la canicule comme enjeu de santé publique dans le logement
Au-delà des EHPAD, le parc privé. Les données de surmortalité, le profil des victimes (isolés, précaires, bâti ancien). La question de responsabilité qui n’est posée à personne.

2. Diagnostic et ses angles morts : DPE et asymétrie réglementaire
Le DPE calcule les déperditions hivernales, pas la surchauffe estivale. L’appartement sous toits en zinc parisiens bien isolé pour l’hiver, thermos en juillet. Les critères de décence fixent un plancher thermique (18°C) mais aucun plafond. La politique mesure mal ce qu’elle ne veut pas réguler.

3. Paradoxe technique : isolation et maladaptation
Le terme « maladaptation » au sens climatique. Se protéger du froid peut fabriquer de nouvelles pathologies en été. Le retournement de l’instrument : la loi Climat pousse à isoler, l’isolation mal conçue aggrave la surchauffe. Références académiques disponibles.

4. Transfert de risque : les assurances face au vide
La pierre versus l’humain. Le Cat-Nat couvre le RGA parce que ça fissure les murs. La canicule tue l’occupant sans endommager le bâtiment. Pas de sinistre déclarable, pas d’indemnisation. Le logement peut devenir physiquement inhabitable 30 jours par an sans déclencher aucun mécanisme assurantiel.

5. Formulation des instruments : good cop / bad cop
En France : sensibilisation, guides ADEME, MaPrimeRénov’. La question de la responsabilité non tranchée (propriétaire ou locataire ?). À l’étranger : Colombie-Britannique après la heat dome 2021, Phoenix (excessive heat ordinance), Californie/Arizona (obligation de résultat sur la température). La jurisprudence étrangère a tranché là où la France reste dans le volontarisme.

6. Mise en oeuvre et blocages : multi-acteurs et inertie
Le verrou spécifique à la protection solaire : tout ce qui est extérieur (volets, brise-soleil, végétalisation) échappe à la décision individuelle. Il faut l’accord de la copropriété et, à Paris, de l’ABF. L’occupant vulnérable otage d’une décision collective à temporalité annuelle et de règles patrimoniales. Qui est responsable de la coordination ? Personne formellement. C’est le coeur de la question ODD 16.

7. Financement de l’adaptation
Qui paie les protections solaires ? Le reste à charge, les prêts à conditions, les dispositifs existants et leurs lacunes. Le décrochage entre les aides à la rénovation hivernale (bien dotées) et les aides à l’adaptation estivale (quasi inexistantes).

8. Innovation : IA, domotique et low-tech
La domotique tombe en panne précisément quand on en a le plus besoin (réseau sous tension en canicule). La tension solutionnisme technologique versus innovation architecturale et low-tech : ventilation traversante, inertie des matériaux lourds, persiennes, végétalisation. Les deux ne s’excluent pas mais la hiérarchie mérite d’être posée.

9. Bloc ODD : cartographie des strikes
ODD 3 (santé), ODD 7 (avec le paradoxe de la clim qui consomme), ODD 10 (les vulnérables paient plus), ODD 11 (villes durables et surchauffe urbaine), ODD 13 (action climatique et maladaptation), ODD 16 (institutions qui ne coordonnent pas, responsabilité non assignée). Un seul bloc synthétique qui cartographie comment la canicule traverse tous ces objectifs simultanément.

La surchauffe des habitants : l’étiquette G de la survie estivale

Pendant que la politique publique s’acharne à diagnostiquer la performance énergétique du bâti, on oublie souvent d’évaluer la défaillance thermique de celui qui l’habite. Face à 38°C dans un salon sous les toits, l’occupant passe rapidement de la classe A (être humain fonctionnel et productif) à la classe G (flaque de sueur apathique collée au canapé). Pendant que l’expert DPE mesure scrupuleusement la déperdition des fenêtres, le locataire, lui, déploie des stratégies d’adaptation non homologuées par l’État : dormir la tête dans le bac à légumes du réfrigérateur, développer un culte animiste envers le seul ventilateur de la maison, ou télétravailler en sous-vêtements avec des blocs réfrigérants sous les aisselles. Une détresse physiologique et vestimentaire totale que, malheureusement, le régime de garantie des catastrophes naturelles s’obstine encore à ignorer.

Ressources liées

Diagnostic et bâti

Assurance et responsabilité

Mise en oeuvre et blocages