Le secteur éducatif a joué un rôle pionnier dans l’histoire de l’évaluation. C’est aux États-Unis, dans les années 1930, que s’y développent les premières démarches d’évaluation de projets et de programmes, avec l’Eight-Year Study et les travaux de Ralph Tyler sur l’évaluation par objectifs. Plusieurs notions aujourd’hui courantes en suivi-évaluation sont nées dans ce champ, comme la distinction entre évaluation formative et sommative, proposée par Michael Scriven en 1967 à propos des programmes d’enseignement. Cette section rassemble des textes fondateurs, pour éclairer les origines de pratiques et d’outils utilisés bien au-delà de l’éducation.
Repères historiques
- Course Improvement through Evaluation, Lee J. Cronbach, Teachers College Record, vol. 64, n° 8, 1963, p. 672-683 (réédité dans George F. Madaus, Michael Scriven et Daniel L. Stufflebeam (dir.), Evaluation Models, Kluwer-Nijhoff, 1983)
Après le lancement de Spoutnik en 1957, les États-Unis financent de grands projets nationaux de réforme des curricula, surtout en sciences et en mathématiques. Lee Cronbach, psychologue de l’éducation, part des questions d’évaluation que se posent les directeurs de projets soutenus par la National Science Foundation. Son constat est double : les concepteurs ne voient pas clairement ce que l’évaluation peut leur apporter, et les habitudes des évaluateurs sont mal adaptées à des programmes en construction. Il définit l’évaluation comme la collecte et l’utilisation d’informations pour prendre des décisions sur un programme éducatif.
Le texte ouvre trois débats. Il défend d’abord l’évaluation formative avant que le mot n’existe : pour Cronbach, l’évaluation est plus utile quand elle aide à améliorer un cours encore en chantier que quand elle juge un produit fini. Scriven discutera cette position en 1967 en proposant la distinction entre formatif et sommatif. Il critique ensuite les comparaisons a posteriori entre programmes, qu’il décrira plus tard comme des « courses de chevaux », au profit d’informations utiles à la conception. On peut y lire une mise en garde qui garde son actualité face à la vogue des essais randomisés en éducation. Enfin, en rattachant l’évaluation aux décisions qu’elle éclaire, il ouvre la voie aux approches orientées vers la décision, dont le modèle CIPP de Stufflebeam.
➡ Idée clé : pour Cronbach, l’évaluation n’est pas un verdict final mais un outil de conception, qui vaut surtout tant que le projet peut encore changer.
- Appraising and Recording Student Progress, Eugene R. Smith, Ralph W. Tyler and the Evaluation Staff, volume III de la série Adventure in American Education (rapport de l’Eight-Year Study), Harper & Brothers, New York, 1942
L’Eight-Year Study (1933-1941) est l’une des premières grandes évaluations de projet de l’histoire. Lancé par la Progressive Education Association, le projet autorise une trentaine de lycées américains à réinventer librement leurs curricula. Plus de 200 universités acceptent de lever leurs conditions d’admission habituelles pour ces élèves. Ralph Tyler rejoint le projet en 1934 pour en diriger l’évaluation, et ce volume en expose la démarche.
Tyler passe aujourd’hui pour le père de l’évaluation par objectifs. Faut-il pour autant voir en lui un ancêtre du cadre logique et de la gestion axée sur les résultats, que l’on rattache plutôt à la direction par objectifs de Peter Drucker (1954) et aux travaux de Leon J. Rosenberg (1969) ? La lecture de l’Eight-Year Study nuance fortement cette réputation technocratique. Les objectifs n’y sont pas fixés d’en haut : ils sont construits avec les enseignants, établissement par établissement, puis traduits en comportements observables chez les élèves. L’équipe d’évaluation conçoit ensuite des instruments pour saisir ce que les examens ignoraient jusque-là : différentes dimensions de la pensée, sensibilité sociale, appréciation littéraire et artistique. L’évaluation y est un appui à l’innovation pédagogique et un outil de dialogue avec les équipes, pas un dispositif de contrôle. En filigrane, le volume montre que définir des objectifs est déjà un travail de clarification collective du projet, qui profite aux acteurs avant même toute mesure.
➡ Idée clé : l’évaluation par objectifs est née participative et au service de l’expérimentation. C’est son institutionnalisation ultérieure, dans les administrations et chez les bailleurs, qui en a fait un instrument de conformité. Revenir à Tyler, c’est retrouver l’objectif comme construction partagée plutôt que comme norme imposée.
