En 1978, le géographe Gilles Sautter décrit dans un article resté marquant, « l’aménageur aménagé« , le malentendu entre deux logiques d’aménagement en Afrique : celle des sociétés rurales, et celle des acteurs urbains ou étatiques se réclamant de la modernité. Jean-Pierre Olivier de Sardan reprend cette référence dans ses travaux d’anthropologie du développement, où il pose la même tension entre « développeurs » et « développés ».
Cette page transpose cette question au champ urbain : qui définit ce qu’est un aménagement réussi ? Qui choisit les critères et les indicateurs ? Elle rassemble des ressources qui explorent cette tension, des outils de mesure du bien-être aux méthodes participatives et aux observatoires territoriaux.
La question posée en 1978, qui définit les critères de réussite d’un aménagement, celui qui conçoit ou celui qui habite, reste largement irrésolue dans l’urbanisme contemporain.
Méthodes et approches
- Valorisation du bien-être dans l’aménagement urbain (Apur, février 2026)
Ce rapport de l’Atelier Parisien d’Urbanisme synthétise un cycle de quatre ateliers internationaux visant à repenser l’évaluation des projets urbains. Constatant que les bilans d’aménagement classiques, focalisés sur les mètres carrés construits et la rentabilité financière, sont devenus inaptes à mesurer la valeur réelle d’un projet, l’Apur explore de nouvelles métriques. En croisant les regards d’économistes, de chercheurs en santé publique, d’urbanistes et d’un panel de citoyens, le document dresse un panorama des outils mondiaux qui tentent d’évaluer les externalités immatérielles de la ville : le Wellby britannique (monétarisation du bien-être subjectif), le modèle du Donut de Kate Raworth territorialisé par des communes suisses, et la démarche IBEST à Grenoble. Santé mentale, liens sociaux, sentiment de sécurité et vitalité écologique : autant de dimensions que les indicateurs classiques laissent dans l’angle mort.
🔄 La fracture idéologique de la monétarisation : l’humain a-t-il un prix ? Le rapport met en lumière une ligne de fracture dans l’évaluation des politiques publiques. L’approche anglo-saxonne du Wellby cherche à monétariser le bien-être subjectif pour l’intégrer dans des analyses coûts-bénéfices classiques. Les approches francophones (IBEST, Ecomodam) refusent cette traduction : les « bilans colorés » d’Ecomodam évaluent l’impact d’un budget d’aménagement ligne par ligne sur des réalités physiques strictes (matière, sol, eau, vivant, énergie), et préfèrent une évaluation monétaire a posteriori mesurant le coût des actions de restauration écologique plutôt qu’un prix artificiel donné à la nature.
« Si on résume de façon un peu caricaturale : au fond, un bilan d’aménagement classique liste un ensemble de coûts, d’acquisitions foncières, de travaux de viabilisation, etc., et en face, des mètres carrés de surface habitable. Cela est relativement insatisfaisant pour rendre compte de ce qui nous occupe aujourd’hui ou d’autres paramètres environnementaux. » Marie Llorente, MLL Conseil & Recherche
- Éditorial « L’erreur est urbaine », Revue Urbanités #17 (Daniel Florentin et Charlotte Ruggeri, janvier 2023)
Ce numéro de la revue Urbanités propose un renversement de perspective : plutôt que de traiter les ratages urbains (friches, conflits d’usage, infrastructures inadaptées) comme de simples anomalies techniques, les auteurs érigent l’erreur urbaine en grille d’analyse des politiques publiques. L’éditorial démontre que l’échec d’un projet n’est jamais un simple accident mais le révélateur des impensés de l’aménagement, un moteur de réappropriation, et potentiellement la preuve que le modèle de la production urbaine contemporaine est devenu inopérant face aux enjeux actuels.
🔄 Le cycle de l’erreur : du désajustement technocratique à la réparation citoyenne. L’éditorial déconstruit le rêve d’une planification urbaine omnisciente, montrant que l’erreur naît systématiquement d’un heurt entre les logiques équipementières de l’aménagement et la réalité des usages. Ces angles morts peuvent être meurtriers, à l’image des piétons sacrifiés par les politiques de mobilité à Lima ou Bogotá, ou générer de fortes conflictualités locales, comme à Rueil-Malmaison où la géothermie d’un écoquartier institutionnellement labellisé est dénoncée comme un « écofiasco » par les riverains. Cependant, l’échec technocratique s’avère être un processus génératif : les ratages et délaissés de la planification ouvrent des brèches de liberté que les habitants se réapproprient. La pratique de l’urbex réinvente les friches, un mur aveugle et stigmatisant du quartier de Saige à Pessac devient une ressource mémorielle, et le bricolage citoyen des jardins de rue vient discrètement panser les excès de la bétonnisation moderne. Ce numéro suggère que là où l’institution échoue ou abandonne, l’usager vient corriger et reprendre possession de sa ville.
- Evaluer l’expérimentation, nouvelles approches et enseignements pour l’innovation urbaine, Michael Hayman, Mastère spécialisé « innovation by design », ENSCI, 2019, pages 15 et 46
Dans son mémoire, Michael Hayman démontre que l’innovation urbaine nécessite de repenser radicalement l’évaluation en délaissant les méthodes sommatives traditionnelles, souvent perçues comme rigides, tardives et coûteuses. À la place, l’auteur plaide pour une évaluation formative et itérative, intégrée dès les phases amont de l’expérimentation pour réduire les risques et s’adapter en continu aux besoins réels . Ce changement de paradigme fait de la mesure un outil d’apprentissage fluide : au lieu d’imposer une grille déterministe au départ, on laisse les critères de valeur émerger par l’usage et le test. Dans cette dynamique, le design joue un rôle stratégique central en créant des nouveaux artefacts d’expérimentation et en élaborant un récit (storytelling) adapté pour inclure, rassurer et engager activement toutes les parties prenantes.
«When you evaluate something, you need to define criteria. But often criteria are criteria from the past, but actually you can not evaluate innovation using past criteria, as innovation is creating a new ecosystem. » Carlo Ratti
L’oeuvre phare méthodologique de l’urbaniste danois Jan Gehl et de la chercheuse Birgitte Svarre, qui expose la philosophie et la pratique de l’évaluation des espaces publics « à hauteur de regard ». Le livre propose une rupture avec l’urbanisme moderniste, qui évaluait traditionnellement la ville depuis les airs ou à travers le seul prisme de la fluidité du trafic automobile. Le message central est une critique de l’aménagement en silos qui oublie l’échelle humaine et la nécessité de mesurer ce qui compte vraiment : la vie sociale et les interactions humaines. En liant l’architecture, la psychologie et la sociologie, les auteurs démontrent que la forme urbaine influence fortement les usages. La méthode repose sur une boîte à outils d’observation directe, « low-tech » mais rigoureuse : comptage manuel des flux, pistage sur plan des traces d’usages réels, et grille d’évaluation mesurant concrètement le confort physique (exposition au vent, niveau sonore, disponibilité des assises). Cette approche, qui prolonge l’héritage de William H. Whyte, revendique une observation directe, pragmatique et empathique de l’espace public.
Économie de l’aménagement
- Évaluation des conséquences de la sobriété foncière sur l’économie de l’aménagement, IGF et IGEDD, juillet 2025
Ce rapport met en lumière le coût financier élevé du modèle de « la ville sur la ville » (renouvellement urbain, dépollution des friches, densification) face à l’étalement urbain traditionnel. Il chiffre le déficit moyen de ces opérations à 750 000 € par hectare, entraînant un surcoût global annuel estimé entre 800 millions d’euros (scénario central optimisé) et 3,4 milliards d’euros (scénario défavorable). Pour absorber ce reste à charge, la mission préconise la création d’un « fonds de soutien » destiné à subventionner 25 % de ces déficits. Ce mécanisme serait abondé à hauteur de 700 à 800 millions d’euros par de nouvelles taxes ciblant la vacance, les friches, l’immobilier commercial et les projets en extension.
🔄 L’équation économique de la sobriété : L’arrêt de l’artificialisation des sols transforme l’aménagement en une activité structurellement déficitaire, obligeant la puissance publique à compenser ce déséquilibre par une densification accrue et une refonte de la fiscalité locale
Métiers, compétences et transition
- Chiffres clés de l’économie de l’architecture (Observatoire de l’économie de l’architecture, Ministère de la Culture, juin 2026)
Premier exercice de mise en commun de données produit par l’Observatoire de l’économie de l’architecture, ce document rassemble 27 indicateurs issus de sources hétérogènes (CNOA, Insee, DEPS, Synatpau, MAF, Credoc, CIPAV) sur quatre champs : les écoles (ENSA-P), l’insertion professionnelle, les architectes et professionnels du secteur, l’activité des entreprises. Le tissu économique repose sur 10 851 agences sous exercice réglementé, dont 90,1 % emploient moins de dix salariés, pour une moyenne de 4,1 salariés par structure. Les 29 521 architectes inscrits à l’Ordre exercent majoritairement comme associés ou libéraux (plus de 26 900 sur ce total), avec un écart de revenu marqué entre non-salariés hommes et femmes (54 265 € contre 35 132 € de revenu annuel moyen). Le chiffre d’affaires du secteur atteint 7,2 milliards d’euros HT en 2022, porté à 74 % par la commande privée, l’activité d’études représentant 54 % du chiffre d’affaires des agences contre 9 % pour le conseil et l’AMO.
🔄 Un chiffre bas sur les spécialisations post-master. Le rapport dénombre 102 diplômés annuels de DSA (Diplômes de Spécialisation et d’Approfondissement en architecture, diplômes nationaux du ministère de la Culture), répartis en quatre mentions : projet urbain, maîtrise d’ouvrage, risques majeurs, patrimoine.
Regard culturel
- Y tu mamá también, Alfonso Cuarón, 2001
Marcelino Escutia n’utilisait jamais la passerelle piétonne : elle lui aurait fait faire un détour de 500 mètres.

NARRADOR (V.O.): Ese día hubo tres manifestaciones en la ciudad. Pero el embotellamiento que atrapó a Julio y a Tenoch no fue provocado por ninguna de ellas. El muerto se llamaba Marcelino Escutia, un albañil emigrante de Michoacán. Nunca usaba el puente peatonal porque lo obligaba a caminar casi medio kilómetro para llegar a la obra. Su cadáver sin identificar permaneció en el anfiteatro de la delegación; fue reclamado por sus familiares cuatro días después.
