Politiques urbaines : ressources en évaluation

En 1978, le géographe Gilles Sautter décrit dans un article resté marquant, « l’aménageur aménagé« , le malentendu entre deux logiques d’aménagement en Afrique : celle des sociétés rurales, et celle des acteurs urbains ou étatiques se réclamant de la modernité. Jean-Pierre Olivier de Sardan reprend cette référence dans ses travaux d’anthropologie du développement, où il pose la même tension entre « développeurs » et « développés ».

Cette page transpose cette question au champ urbain : qui définit ce qu’est un aménagement réussi ? Qui choisit les critères et les indicateurs ? Elle rassemble des ressources qui explorent cette tension, des outils de mesure du bien-être aux méthodes participatives et aux observatoires territoriaux.

La question posée en 1978, qui définit les critères de réussite d’un aménagement, celui qui conçoit ou celui qui habite, reste largement irrésolue dans l’urbanisme contemporain.

Méthodes et approches

Ce rapport de l’Atelier Parisien d’Urbanisme synthétise un cycle de quatre ateliers internationaux visant à repenser l’évaluation des projets urbains. Constatant que les bilans d’aménagement classiques, focalisés sur les mètres carrés construits et la rentabilité financière, sont devenus inaptes à mesurer la valeur réelle d’un projet, l’Apur explore de nouvelles métriques. En croisant les regards d’économistes, de chercheurs en santé publique, d’urbanistes et d’un panel de citoyens, le document dresse un panorama des outils mondiaux qui tentent d’évaluer les externalités immatérielles de la ville : le Wellby britannique (monétarisation du bien-être subjectif), le modèle du Donut de Kate Raworth territorialisé par des communes suisses, et la démarche IBEST à Grenoble. Santé mentale, liens sociaux, sentiment de sécurité et vitalité écologique : autant de dimensions que les indicateurs classiques laissent dans l’angle mort.

🔄 La fracture idéologique de la monétarisation : l’humain a-t-il un prix ? Le rapport met en lumière une ligne de fracture dans l’évaluation des politiques publiques. L’approche anglo-saxonne du Wellby cherche à monétariser le bien-être subjectif pour l’intégrer dans des analyses coûts-bénéfices classiques. Les approches francophones (IBEST, Ecomodam) refusent cette traduction : les « bilans colorés » d’Ecomodam évaluent l’impact d’un budget d’aménagement ligne par ligne sur des réalités physiques strictes (matière, sol, eau, vivant, énergie), et préfèrent une évaluation monétaire a posteriori mesurant le coût des actions de restauration écologique plutôt qu’un prix artificiel donné à la nature.

« Si on résume de façon un peu caricaturale : au fond, un bilan d’aménagement classique liste un ensemble de coûts, d’acquisitions foncières, de travaux de viabilisation, etc., et en face, des mètres carrés de surface habitable. Cela est relativement insatisfaisant pour rendre compte de ce qui nous occupe aujourd’hui ou d’autres paramètres environnementaux. » Marie Llorente, MLL Conseil & Recherche

Ce numéro de la revue Urbanités propose un renversement de perspective : plutôt que de traiter les ratages urbains (friches, conflits d’usage, infrastructures inadaptées) comme de simples anomalies techniques, les auteurs érigent l’erreur urbaine en grille d’analyse des politiques publiques. L’éditorial démontre que l’échec d’un projet n’est jamais un simple accident mais le révélateur des impensés de l’aménagement, un moteur de réappropriation, et potentiellement la preuve que le modèle de la production urbaine contemporaine est devenu inopérant face aux enjeux actuels.

🔄 Le cycle de l’erreur : du désajustement technocratique à la réparation citoyenne. L’éditorial déconstruit le rêve d’une planification urbaine omnisciente, montrant que l’erreur naît systématiquement d’un heurt entre les logiques équipementières de l’aménagement et la réalité des usages. Ces angles morts peuvent être meurtriers, à l’image des piétons sacrifiés par les politiques de mobilité à Lima ou Bogotá, ou générer de fortes conflictualités locales, comme à Rueil-Malmaison où la géothermie d’un écoquartier institutionnellement labellisé est dénoncée comme un « écofiasco » par les riverains. Cependant, l’échec technocratique s’avère être un processus génératif : les ratages et délaissés de la planification ouvrent des brèches de liberté que les habitants se réapproprient. La pratique de l’urbex réinvente les friches, un mur aveugle et stigmatisant du quartier de Saige à Pessac devient une ressource mémorielle, et le bricolage citoyen des jardins de rue vient discrètement panser les excès de la bétonnisation moderne. Ce numéro suggère que là où l’institution échoue ou abandonne, l’usager vient corriger et reprendre possession de sa ville.

Dans son mémoire, Michael Hayman démontre que l’innovation urbaine nécessite de repenser radicalement l’évaluation en délaissant les méthodes sommatives traditionnelles, souvent perçues comme rigides, tardives et coûteuses. À la place, l’auteur plaide pour une évaluation formative et itérative, intégrée dès les phases amont de l’expérimentation pour réduire les risques et s’adapter en continu aux besoins réels . Ce changement de paradigme fait de la mesure un outil d’apprentissage fluide : au lieu d’imposer une grille déterministe au départ, on laisse les critères de valeur émerger par l’usage et le test. Dans cette dynamique, le design joue un rôle stratégique central en créant des nouveaux artefacts d’expérimentation et en élaborant un récit (storytelling) adapté pour inclure, rassurer et engager activement toutes les parties prenantes.

«When you evaluate something, you need to define criteria. But often criteria are criteria from the past, but actually you can not evaluate innovation using past criteria, as innovation is creating a new ecosystem. » Carlo Ratti

L’oeuvre phare méthodologique de l’urbaniste danois Jan Gehl et de la chercheuse Birgitte Svarre, qui expose la philosophie et la pratique de l’évaluation des espaces publics « à hauteur de regard ». Le livre propose une rupture avec l’urbanisme moderniste, qui évaluait traditionnellement la ville depuis les airs ou à travers le seul prisme de la fluidité du trafic automobile. Le message central est une critique de l’aménagement en silos qui oublie l’échelle humaine et la nécessité de mesurer ce qui compte vraiment : la vie sociale et les interactions humaines. En liant l’architecture, la psychologie et la sociologie, les auteurs démontrent que la forme urbaine influence fortement les usages. La méthode repose sur une boîte à outils d’observation directe, « low-tech » mais rigoureuse : comptage manuel des flux, pistage sur plan des traces d’usages réels, et grille d’évaluation mesurant concrètement le confort physique (exposition au vent, niveau sonore, disponibilité des assises). Cette approche, qui prolonge l’héritage de William H. Whyte, revendique une observation directe, pragmatique et empathique de l’espace public.

Économie de l’aménagement

Ce rapport met en lumière le coût financier élevé du modèle de « la ville sur la ville » (renouvellement urbain, dépollution des friches, densification) face à l’étalement urbain traditionnel. Il chiffre le déficit moyen de ces opérations à 750 000 € par hectare, entraînant un surcoût global annuel estimé entre 800 millions d’euros (scénario central optimisé) et 3,4 milliards d’euros (scénario défavorable). Pour absorber ce reste à charge, la mission préconise la création d’un « fonds de soutien » destiné à subventionner 25 % de ces déficits. Ce mécanisme serait abondé à hauteur de 700 à 800 millions d’euros par de nouvelles taxes ciblant la vacance, les friches, l’immobilier commercial et les projets en extension.

🔄 L’équation économique de la sobriété : L’arrêt de l’artificialisation des sols transforme l’aménagement en une activité structurellement déficitaire, obligeant la puissance publique à compenser ce déséquilibre par une densification accrue et une refonte de la fiscalité locale

Politique de la ville

À quoi sert l’évaluation ? Les leçons de la politique de la ville (Renaud Epstein, revue Tracés, hors-série n°09, 2009)

Le sociologue Renaud Epstein dresse le bilan de vingt-cinq ans d’évaluation de la politique de la ville en France, terrain privilégié d’expérimentation puis de diffusion de la pratique évaluative dans les appareils administratifs français. Plus de 300 rapports ont été accumulés aux niveaux national, régional et local depuis les premières évaluations locales des conventions « Habitat et vie sociale » en 1979. L’auteur retrace quatre séquences : la légitimation d’une politique expérimentale par les évaluations des années 1980 (rapport Levy de 1988 sur le développement social des quartiers), l’énonciation d’une politique nationale via le Comité Belorgey (1990-1993) et l’essai L’État animateur de Donzelot et Estèbe, l’institutionnalisation d’une évaluation locale devenue routine administrative à partir de 1994 (contrats de ville), et enfin, avec la loi Borloo de 2003, la mise en place d’un dispositif d’observation lourd (ONZUS, ANRU) sans que celui-ci ne débouche sur une évaluation partagée des programmes engagés.

🔄 L’évaluation n’a pas tenu sa promesse initiale, mais elle a servi. Epstein montre que la rencontre entre sciences sociales et action publique, projet fondateur de l’évaluation, n’a pas eu lieu de manière convaincante dans la politique de la ville : les réorientations successives ont été opérées sans lien avec les résultats des évaluations, les connaissances les plus décisives sur cette politique ont été produites hors du cadre évaluatif (travaux académiques, inspections générales), et une seule évaluation locale sur cent a cherché à vérifier si l’objectif affiché de discrimination positive territoriale avait été atteint. Pourtant, les évaluations ont eu des usages effectifs : légitimer une politique expérimentale portée par des acteurs marginaux du système politico-administratif, fournir aux porteurs de projets des ressources cognitives et discursives pour mobiliser leurs partenaires, améliorer les systèmes d’observation territoriale. L’article invite à distinguer ce que l’évaluation prétend faire (mesurer les effets, éclairer le débat, produire un jugement partagé) de ce qu’elle fait effectivement dans les configurations institutionnelles réelles.

« L’évaluation des politiques publiques devait organiser la rencontre entre sciences sociales et action publique, pour faire bénéficier cette dernière des lumières de la première. Dans le cas de la politique de la ville, la rencontre a bien eu lieu, mais aucune des parties n’en a tiré un grand bénéfice. » Renaud Epstein

Métiers, compétences et transition

Premier exercice de mise en commun de données produit par l’Observatoire de l’économie de l’architecture, ce document rassemble 27 indicateurs issus de sources hétérogènes (CNOA, Insee, DEPS, Synatpau, MAF, Credoc, CIPAV) sur quatre champs : les écoles (ENSA-P), l’insertion professionnelle, les architectes et professionnels du secteur, l’activité des entreprises. Le tissu économique repose sur 10 851 agences sous exercice réglementé, dont 90,1 % emploient moins de dix salariés, pour une moyenne de 4,1 salariés par structure. Les 29 521 architectes inscrits à l’Ordre exercent majoritairement comme associés ou libéraux (plus de 26 900 sur ce total), avec un écart de revenu marqué entre non-salariés hommes et femmes (54 265 € contre 35 132 € de revenu annuel moyen). Le chiffre d’affaires du secteur atteint 7,2 milliards d’euros HT en 2022, porté à 74 % par la commande privée, l’activité d’études représentant 54 % du chiffre d’affaires des agences contre 9 % pour le conseil et l’AMO.

🔄 Un chiffre bas sur les spécialisations post-master. Le rapport dénombre 102 diplômés annuels de DSA (Diplômes de Spécialisation et d’Approfondissement en architecture, diplômes nationaux du ministère de la Culture), répartis en quatre mentions : projet urbain, maîtrise d’ouvrage, risques majeurs, patrimoine.

Guides

Ce guide méthodologique, co-publié par le Programme des Nations Unies pour les établissements humains (ONU-Habitat) et l’organisation Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU), propose un cadre de référence mondial pour aider les États à concevoir, mesurer et ajuster leurs politiques urbaines nationales (PUN). Selon le rapport OCDE/ONU-Habitat de 2018 auquel le guide s’adosse, sur 150 pays examinés, 92 mettaient déjà en œuvre une politique urbaine nationale et 58 étaient en cours d’élaboration, sans que le suivi-évaluation soit systématiquement outillé. Le guide recommande une architecture institutionnelle à trois échelons : un groupe de travail interministériel, un Comité consultatif de la PUN associant collectivités et société civile, et des pôles régionaux permettant la remontée des réalités locales. Publié quatre ans après l’adoption du Nouveau Programme pour les villes à Habitat III (Quito, 2016), le guide fait explicitement le lien avec la cible 11.a.1 des ODD.

🔄 De l’évaluation-monopole étatique à une évaluation multi-niveaux et alignée sur les cadres mondiaux. Le guide inscrit deux déplacements convergents. D’une part, la PUN ne peut plus être évaluée par les seuls ministères centraux : gouvernements locaux et régionaux, leurs associations, universités et sociétés civiles sont posés comme co-évaluateurs légitimes, au motif qu’ils sont à la fois exécutants des politiques et détenteurs de la connaissance des inégalités territoriales. D’autre part, une politique urbaine nationale n’est plus évaluée à l’aune de ses seuls objectifs internes : son succès se mesure aussi à sa contribution au Nouveau Programme pour les villes et à l’ODD 11, ce qui la rend comparable entre pays et l’inscrit dans les rapports nationaux volontaires présentés au Forum politique de haut niveau. Le guide introduit également l’évaluation de l’évaluabilité, exercice préalable qui vérifie que les objectifs sont mesurables, que les données de base existent, et que l’environnement institutionnel est prêt, sous peine de disqualifier une cible du document directif.

A la source

Le document présente la loi d’urbanisme de 1943 comme une charte fondamentale et novatrice pour l’aménagement du territoire français. Conçue sous l’impulsion d’Henri Giraud, cette loi vise à corriger les échecs des législations antérieures (notamment celles de 1919 et 1924) qui laissaient trop d’autonomie aux communes, aboutissant à une inaction quasi générale. La nouvelle loi remplace près de quarante textes épars par un document unique et structuré.  L’urbanisme devient une affaire d’État dirigée par la Délégation Générale à l’Equipement National, limitant ainsi l’autonomie municipale au profit d’une vision d’ensemble. La délivrance de ce permis de construire est retirée aux maires pour être confiée aux préfets. Aussi, des règles sévères et des obligations d’aménagement (viabilité, assainissement) sont imposées aux lotisseurs avant toute vente pour lutter contre la spéculation et les taudis.

Regard culturel

  • Y tu mamá también, Alfonso Cuarón, 2001
Marcelino Escutia n’utilisait jamais la passerelle piétonne : elle lui aurait fait faire un détour de 500 mètres.

NARRADOR (V.O.): Ese día hubo tres manifestaciones en la ciudad. Pero el embotellamiento que atrapó a Julio y a Tenoch no fue provocado por ninguna de ellas. El muerto se llamaba Marcelino Escutia, un albañil emigrante de Michoacán. Nunca usaba el puente peatonal porque lo obligaba a caminar casi medio kilómetro para llegar a la obra. Su cadáver sin identificar permaneció en el anfiteatro de la delegación; fue reclamado por sus familiares cuatro días después.

Ressources connexes