Si déjà en anglais on évoque souvent indistinctement process chart, flowchart ou encore process flow diagram, alors imaginez en Francais… Diagramme de processus, cartographie des processus, diagramme de flux, traçage de processus… Les traductions sont nombreuses et sources de confusion. Repartons à la source.
En décembre 1921, Frank et Lillian Gilbreth présentent à l’American Society of Mechanical Engineers (ASME) le premier diagramme de flux structuré, le « Process Chart ». En s’appuyant sur leurs travaux antérieurs d’analyse des mouvements, comme l’optimisation du chargement de grenades à fusil durant la Première Guerre mondiale, les Gilbreth créent un alphabet visuel pour décomposer le travail en opérations standardisées (transport, inspection, stockage).
La toute première définition est la suivante :
Le diagramme de processus est un dispositif permettant de visualiser un processus afin de l’améliorer.
Selon le couple d’auteurs, il s’agit :
- d’avoir une vue d’ensemble globale : dans un processus, chaque détail influence les autres. Le présenter sous forme graphique permet d’analyser l’ensemble d’un seul coup d’œil avant d’entreprendre la moindre modification
- d’éviter les erreurs de modification isolée : changer une seule étape sans prendre en compte l’ensemble des décisions et des mouvements qui la précèdent et la suivent risque de conduire à une solution inadaptée au plan d’opération global
- de cartographier l’existant avant d’agir : le diagramme constitue d’abord un enregistrement fidèle des conditions actuelles. Il réunit sous une forme condensée et lisible les données nécessaires pour identifier les opportunités d’amélioration réellement rentables
- de faciliter la collaboration et le changement : présenté de manière simple et visuelle, le schéma devient compréhensible par l’ensemble du personnel (des exécutants aux dirigeants). Cela permet de tirer parti des idées de chacun et de surmonter les préjugés ou les habitudes de travail
- un préalable indispensable à tout changement : même si l’organisation actuelle semble satisfaisante, les opportunités d’amélioration ne seront pas visibles tant que le système n’est pas exposé
Le concept se comprend ainsi comme un état des lieux objectif, sans spéculation ni idéalisation, mais aussi comme une condensation de tout processus sous une forme simple et lisible, afin qu’elle soit partagée et accessible, facile à comprendre par tous les membres d’une organisation.
Une méthode qui ne se cantonne pas à l’industrie
Le document indique par ailleurs que la méthode s’applique indifféremment à la production, à la vente, à la comptabilité et aux finances. Parmi les cas d’application phares de ce document fondateur figurent les services publics et la gestion des formulaires administratifs, assortis de recommandations simples : numéroter chaque case des imprimés et rédiger des instructions précises pour guider leur rédaction

Les symboles : une langue commune
Pour décomposer un travail, les Gilbreth proposent en 1921 un jeu de symboles, chacun désignant un type d’étape. Avec la diffusion de l’outil, des divergences de formes et de symboles commencent à apparaître dans la pratique. En 1942, l’American Society of Mechanical Engineers (ASME) crée un comité spécial chargé de normaliser les symboles des diagrammes de processus et ceux des mouvements élémentaires, Lillian Gilbreth figure parmi ses membres. Après plusieurs projets soumis à des spécialistes, la norme Operation and Flow Process Charts est approuvée le 21 mai 1947. Elle vise à doter le management industriel d’un moyen d’expression commun.
La norme retient cinq symboles, toujours utilisés aujourd’hui :

○ Opération : un objet est intentionnellement modifié dans ses caractéristiques physiques ou chimiques, assemblé ou démonté, ou préparé pour une étape suivante. Il y a aussi opération lorsqu’une information est donnée ou reçue, ou lorsqu’on planifie ou calcule.
⇨ Transport : un objet est déplacé d’un endroit à un autre, sauf lorsque ce mouvement fait partie de l’opération, ou est effectué par l’opérateur à son poste au cours d’une opération ou d’un contrôle.
□ Contrôle : un objet est examiné pour être identifié, ou vérifié en qualité ou en quantité.
D Attente : les conditions ne permettent pas ou n’exigent pas l’exécution immédiate de l’action suivante prévue.
▽ Stockage : un objet est conservé et protégé contre tout retrait non autorisé.
Lorsque deux activités ont lieu en même temps au même poste, leurs symboles se combinent : un cercle dans un carré indique une opération accompagnée d’un contrôle.
Ces symboles prolongent ceux de 1921, avec quelques ajustements. Gilbreth représentait par exemple le transport par un petit cercle, évoquant la roue d’un chariot. La norme le remplace par une flèche.
Une définition qui évolue
La norme de 1947 définit aussi l’outil, plus sobrement qu’en 1921 : le diagramme de processus devient « une représentation graphique des événements, et des informations qui s’y rapportent, survenant au cours d’une série d’actions ou d’opérations ». L’amélioration ne figure plus dans la définition. Elle réapparaît dans la justification des symboles : classer les actions en cinq catégories doit aider à « détecter et éliminer les inefficacités ».
Suivre les usagers
Rien n’oblige le diagramme de processus à rester dans l’atelier. Ce que les Gilbreth suivaient d’un poste à l’autre, peut être également le parcours dans un service public, un parcours d’usager ou d’assuré.
C’est une expérimentation en cours qu’en fait EVAL avec l’appartement traceur, un logement suivi depuis fin 2025 dans son parcours de rénovation énergétique.

Le saviez-vous ?
Lillian Moller Gilbreth (1878-1972)
Le Process Chart est cosigné par Frank et Lillian Gilbreth. Longtemps présentée comme l’assistante de son mari, Lillian Gilbreth est pourtant une figure de l’ingénierie et de la psychologie du travail.
Formation. Elle obtient un doctorat en psychologie à l’université Brown en 1915. Son premier ouvrage majeur, The Psychology of Management (1914), paraît sous le nom « L. M. Gilbreth », afin de ne pas révéler qu’il est signé par une femme.
Après 1924. À la mort de Frank, la plupart des clients industriels résilient leurs contrats, peu disposés à travailler avec une femme. Lillian Gilbreth se tourne alors vers le domaine où son expertise est jugée légitime : l’organisation du travail domestique et la conception de cuisines, souvent pour des fabricants d’équipements. Elle y applique l’étude des mouvements pour réduire les déplacements, un principe qui inspirera le « triangle d’activité » (évier, réfrigérateur, cuisson) formalisé à la fin des années 1940 par l’université de l’Illinois. On lui attribue aussi la poubelle à pédale et les étagères de porte de réfrigérateur. Elle revient ensuite à l’ingénierie et au management, et devient professeure à l’université Purdue en 1935.
Action publique. Elle conseille au moins cinq présidents américains, de Herbert Hoover à Lyndon B. Johnson, notamment sur la défense civile, la production de guerre et la réadaptation des personnes handicapées. En 1965, elle devient la première femme élue à la National Academy of Engineering.
Treize à la douzaine
Le couple a eu douze enfants et appliquait ses méthodes à la vie familiale. Deux d’entre eux, Frank Jr. et Ernestine Gilbreth Carey, en tirent un récit, Cheaper by the Dozen (1948), adapté au cinéma en 1950 sous le titre Treize à la douzaine. Le film a rendu la famille célèbre, mais il montre surtout Lillian en mère de famille et laisse dans l’ombre son œuvre scientifique.
Pour aller plus loin
Documents fondateurs
A.S.M.E. Standard Operation and Flow Process Charts, American Society of Mechanical Engineers (ASME), comité spécial de normalisation des therbligs, des diagrammes de processus et de leurs symboles, 1947
Cette norme fixe le langage commun des diagrammes de processus en ramenant à cinq symboles (opération, transport, contrôle, attente, stockage) l’alphabet foisonnant hérité des Gilbreth. Au-delà de l’harmonisation des pratiques, elle redéfinit l’outil de façon plus descriptive, comme une représentation graphique des événements d’une série d’opérations, l’amélioration n’apparaissant plus que dans la justification des symboles : aider à détecter et éliminer les inefficacités.
- Process Charts: First Steps in Finding the One Best Way to Do Work, Frank B. Gilbreth et Lillian M. Gilbreth, American Society of Mechanical Engineers (ASME), décembre 1921
Cet article scientifique fondateur formalise le Process Chart à travers une symbolique graphique standardisée (opérations, transports, inspections, stockages) et l’utilisation de guides visuels de tracé, pour atteindre la « meilleure façon de faire » (the one best way to do work). Au-delà des gains de productivité, la publication souligne le rôle social de la standardisation pour stabiliser l’emploi et réduire le roulement du personnel
Comment mettre une girafe dans un frigo en 3 mouvements ?
Pour conclure sur une note plus légère, appliquons la rigueur de la norme ASME à un grand classique d’Internet : le fameux « test d’aptitude pour managers ». Ce faux test psychologique, qui circulait massivement par e-mail au début des années 2000, était censé évaluer notre capacité à ne pas sur-analyser des problèmes simples.

